Alcool et grossesse : un enfant touché toutes les 40 minutes en France, et c’est évitable
Toutes les 40 minutes, un enfant naît en France avec des séquelles liées à l’alcool consommé par sa mère pendant la grossesse. Pas parce que la prévention est impossible. Pas parce que les solutions n’existent pas. Mais parce que le sujet reste trop peu pris au sérieux, trop peu enseigné, trop peu financé. Un chiffre résume l’absurdité de la situation : chaque année, ces naissances génèrent 18 milliards d’euros de coûts supplémentaires pour les décennies à venir. Des coûts qui auraient pu, en grande partie, être évités.
Ce que l'alcool fait au fœtus — et pourquoi il n'y a pas de dose sans risque
Contrairement à d’autres substances, l’alcool traverse librement le placenta. Il atteint le fœtus pratiquement à la même concentration que dans le sang de la mère, sans filtre, sans délai. Le cerveau en développement est particulièrement vulnérable : les lésions provoquées sont souvent invisibles à la naissance, mais leurs conséquences, elles, durent toute la vie.
Troubles cognitifs, difficultés d’apprentissage, impulsivité, comportements inadaptés, vulnérabilité sociale accrue : les enfants atteints de troubles causés par l’alcoolisation fœtale (TCAF) ont besoin d’un soutien scolaire renforcé, de soins médicaux réguliers, d’un accompagnement social parfois permanent. Ils sont aussi plus exposés à la délinquance et à la marginalisation.
La règle est donc absolue et sans ambiguïté : zéro alcool pendant toute la durée de la grossesse. Il n’existe pas de seuil en dessous duquel le risque est nul. Pas un verre de temps en temps. Pas une coupe pour une occasion spéciale. Zéro.
En résumé : L’alcool passe directement dans le sang du fœtus et peut provoquer des lésions cérébrales irréversibles. Il n’existe aucune dose sûre pendant la grossesse.
Un handicap massif — et pourtant totalement évitable
Près de 14 000 enfants naissent chaque année en France avec des séquelles liées à l’alcool consommé pendant la grossesse. Le syndrome d’alcoolisation fœtale est aujourd’hui la première cause de handicap non génétique et entièrement évitable dans le pays.
Ce que cela représente en termes humains est difficile à mesurer. Ce que cela représente en termes financiers l’est un peu moins : selon des travaux de référence réalisés au Canada et transposables au contexte français, le coût moyen d’une personne atteinte tout au long de sa vie dépasse 1,3 million d’euros. Ramené aux 14 000 naissances annuelles, c’est une charge de 18 milliards d’euros qui se crée chaque année pour les décennies à venir — supportée par l’Assurance maladie, l’éducation nationale, la justice, les services sociaux.
Et pourtant, ce sujet était quasi absent des débats publics depuis 2007 et la loi Anne-Marie Payet. C’est seulement fin 2025 qu’un amendement a été adopté à l’Assemblée nationale pour enjoindre le gouvernement à mettre en place un plan national de prévention en 2026.
En résumé : 14 000 enfants touchés chaque année, 18 milliards d’euros de coûts générés, et un handicap qui aurait pu être évité : le syndrome d’alcoolisation fœtale est un problème de santé publique majeur, trop longtemps ignoré.
La Réunion : la preuve que ça marche
On pourrait penser que changer les comportements autour de l’alcool pendant la grossesse est une utopie. La Réunion démontre le contraire.
Grâce à vingt-cinq ans d’actions coordonnées — prévention scolaire, formation des professionnels de santé, accompagnement des femmes enceintes — l’île affiche aujourd’hui le taux de consommation d’alcool pendant la grossesse le plus bas de France : 7 % des femmes enceintes déclarent consommer de l’alcool, contre 27 % en moyenne nationale. En sept ans, ce travail de fond a permis d’éviter environ 1 000 naissances avec séquelles, soit plus d’un milliard d’euros économisés pour la collectivité.
Ce modèle est documenté. Il est reproductible. Il a fait ses preuves sur une génération entière. Et il pourrait être déployé à l’échelle de l’Hexagone.
En résumé : La Réunion a divisé par quatre son taux de consommation d’alcool pendant la grossesse en vingt-cinq ans, grâce à une prévention coordonnée et durable. Ce qui fonctionne là-bas peut fonctionner partout.
Prévenir coûte mille fois moins cher que réparer
Le calcul est implacable. Un plan national de prévention ambitieux coûterait moins de 100 millions d’euros par an. En retour, il permettrait d’éviter jusqu’à 10 000 naissances touchées chaque année en trois ans, et de réduire de plus de 10 milliards d’euros par an la création de nouvelles dépenses publiques pour les décennies à venir.
C’est un ratio d’un pour cent : chaque euro investi dans la prévention en évite potentiellement cent en conséquence. Peu d’investissements en santé publique offrent un tel retour — humain et financier à la fois.
Une proposition de loi est attendue pour rendre obligatoire ce plan national. En attendant, le message à destination des femmes enceintes, de leur entourage et des professionnels de santé reste le même : zéro alcool, sans exception, du premier au dernier jour de la grossesse.
En résumé : Investir dans la prévention du syndrome d’alcoolisation fœtale est l’un des choix de santé publique les plus rentables qui soit : moins de 100 millions par an pour potentiellement économiser des milliards et épargner des milliers d’enfants.
Ce qu'il faut retenir
- Toutes les 40 minutes, un enfant naît en France avec des séquelles liées à l’alcool consommé pendant la grossesse.
- Il n’existe aucune dose d’alcool sans risque pendant la grossesse : la règle est zéro alcool, sans exception.
- Le syndrome d’alcoolisation fœtale est la première cause de handicap non génétique et entièrement évitable en France.
- Chaque année, ces naissances génèrent 18 milliards d’euros de coûts supplémentaires pour la société sur les décennies à venir.
- La Réunion prouve que la prévention fonctionne : 25 ans d’actions coordonnées ont ramené le taux de consommation d’alcool pendant la grossesse à 7 %, contre 27 % en moyenne nationale.
- Un plan national de prévention à moins de 100 millions d’euros par an pourrait éviter des milliards de dépenses et épargner des milliers d’enfants chaque année.
Dr Denis Lamblin, pédiatre et président de l'association SAF France, tribune publiée dans Le Figaro Santé, 12 décembre 2025.
Jonsson E. et al., « Fetal Alcohol Spectrum Disorder: Management and Policy Perspectives of FASD », sous la direction d'Edward P. Riley, Sterling Clarren, Joanne Weinberg et Egon Jonsson, Wiley-Blackwell, 2012.
Amendement Perceval Gaillard, Assemblée nationale, budget de la Sécurité sociale, session 2025.






